Cette monnaie, issue d’une région à la croisée du monde oriental et occidental, possède des caractéristiques issues de deux aires culturelles.

Elle est tout d'abord de culture grecque : c'est un tétradrachme soit 4 drachmes (unité monétaire grecque), la légende de l'avers est en grec (BASILEWS BASILEWN MEGALOU// AZOU soit Roi des Rois très grand Azoy) et le revers représente Zeus. Mais elle présente également des signes de culture orientale : son poids est déterminé en fonction de l'étalon indien, le roi est représenté sous les traits du cavalier guerrier des peuples des steppes, et la légende du revers est en aphabet kharoshthi utilisé pour transcrire le sanskrit (langue autrefois utilisée dans le sous-continent indien).

Cette monnaie a été émise sous l'autorité du roi Azès Ier (57 à 35 avant J-C). Il s'agit du souverain à la tête d'un royaume Indo-Scythe alors en plein apogée.

Ce royaume était centré le long de la vallée de l'Indus (actuel Pakistan) et s'étendait également sur l'ouest de la plaine du Gange et sur des marges plus montagneuses (Sud de l'Afghanistan actuel, Cachemire) : voir la carte

Les Scythes étaient issus de peuples principalement nomades occupant les steppes d'Asie centrale. Sous la pression d'autres peuples nomades, ils migrèrent progressivement plus au sud à partir du milieu du IIe siècle avant J-C.

La culture grecque très présente sur ce tétradrachme est l'héritage des conquêtes d'Alexandre le Grand qui avait atteint la vallée de l'Indus en 326 avant J-C et y avait fondé des villes souvent baptisées Alexandrie. Après sa mort, la majorité de la partie asiatique de son royaume devient l'Empire séleucide fondé par un de ses généraux. Mais peu à peu, la partie la plus orientale de cet empire, la Bactriane, fait sécession et devient un royaume indépendant sous l'impulsion de descendants de soldats de l'armée d'Alexandre qui fondent également de petits royaumes indo-grecs périphériques au fur et à mesure des conquêtes dans les plaines de l'Indus et du Gange.

Ces souverains grecs sont les premiers à émettre des monnaies dites indo-grecques qui possèdent des légendes bilingues et qui utilisent l'unité de compte grecque (drachme) tout en ayant un poids déterminé selon l'étalon indien.

Mais les dissensions internes et les querelles de succession entre ces souverains grecs ne leur permirent pas de résister efficacement à la migration des Scythes. Un véritable royaume Indo-Scythe s'affirma alors vers 90 avant J-C sous l'impulsion du roi Mauès. Azès Ier fut l'un de ses successeurs les plus illustres. Ces souverains indo-scythes reprirent le même type de monnayage que leurs prédécesseurs grecs.

Le bilinguisme de ce tétradrachme reflète donc un véritable syncrétisme culturel alors en vigueur dans cette région du monde. Les Scythes apportèrent leur culture de peuples des steppes mais ils adoptèrent également des éléments empruntés aussi bien à l'occident (culte de Zeus, de Dionysos) qu'à l'orient (bouddhisme, hindouisme).

Le maintien d'un système monétaire indo-grec témoigne également de relations commerciales privilégiées aussi bien avec le monde hellénistique (de culture grecque) qu'avec le monde indien.

Mais le royaume Indo-Scythe fut plutôt bref et, à la fin du Ier siècle avant J-C, il fut conquis par les Parthes qui le remplacèrent par un royaume Indo-Parthe. Sur le plan monétaire, le changement ne fut pas radical car les Parthes avaient adopté un monnayage inspiré du type grec et les Indo-Parthes frappèrent à leur tour des tétradrachmes bilingues ressemblant beaucoup à ceux des Indo-Scythes.

E. Boubacha / Cabinet Pergame